Contrepoint contemporain / Ann Veronica Janssens. Hot Pink Turquoise

Contrepoint 2

23 janvier – 29 avril 2019

La pratique artistique d'Ann Veronica Janssens, artiste plasticienne belge, pourrait se définir comme une recherche basée sur l'expérience sensorielle de la réalité.
Par divers types de dispositifs (installations, projections, environnements immersifs, interventions urbaines, sculptures), Ann Veronica Janssens invite le spectateur à franchir le seuil d'un espace sensitif nouveau, aux limites du vertige et de l'éblouissement.

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Ann Veronica Janssens, Hot Pink Turquoise, 2019.
2 lampes halogène 750/1000 watt, filtre dichroïque couleur, 1 tripode. Dimensions variables.
Photo © Musée de l'Orangerie / Sophie Crépy. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Dans un registre inspiré de processus cognitifs (perception, sensation, mémoire, représentation), ses oeuvres tendent vers un certain minimalisme, soulignant le caractère fugitif, éphémère ou fragile des propositions auxquelles elle nous convie. Spatialisation et diffusion de lumière, rayonnement de la couleur, impulsions stroboscopiques, brouillards artificiels, surfaces réfléchissantes ou diaphanes sont autant de moyens lui permettant de révéler l'instabilité de notre perception du temps et de l'espace. Les propriétés des matériaux (brillance, légèreté, transparence, fluidité) ou les phénomènes physiques (réflexion, réfraction, perspective, équilibre, ondes) sont ici questionnés avec rigueur dans leur capacité à faire vaciller la notion même de matérialité.

HOT PINK TURQUOISE
Deux projecteurs équipés chacun d’une ampoule halogène et d’un filtre dichroïque. Le filtre ne laisse passer que certaines longueurs d’ondes de la lumière et reflète le spectre plutôt que de l’absorber. En fonction de l’angle d’incidence, la lumière en traversant le filtre laisse voir un large spectre de couleurs saturées. L’angle est déterminant, plus large est la propagation du faisceau plus il laisse apparaître un changement significatif de la couleur en périphérie. Les projections lumineuses, agencées in situ, se dispersent le long des murs et du plafond de la salle en dévoilant les combinaisons de plusieurs halos de couleurs saturées.
La pièce d’Ann Veronica Janssens Hot Pink Turquoise constitue la deuxième édition d’une série de contrepoints contemporains, dialogues avec les Nymphéas de Claude Monet, le chef-d’œuvre in situ du musée de l’Orangerie.

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Ann Veronica Janssens, musée de l'Orangerie, janvier 2019 © Musée de l'Orangerie / Sophie Crepy

Sophie Eloy (musée de l’Orangerie) : Quand avez-vous vu les Nymphéas du musée de l’Orangerie pour la première fois ?
Ann Veronica Janssens : Il y a une quinzaine d’années je crois. J’avais eu l’occasion d’en découvrir d’autres dans plusieurs musées du monde : en Russie au musée Pouchkine, au musée d’Orsay, à New York, au Chichu Art Museum à Kagawa au Japon...

SE : Votre connaissance des Nymphéas provient-elle de l’expérience directe ou d’images ?
AVJ : Il me semble qu’il n’est pas réellement possible d’éprouver une connaissance des Nymphéas par le biais de la reproduction. Cette œuvre est une aventure. Il faut avoir la possibilité de s’immerger, de bouger, laisser circuler son regard sur la toile, en apprécier la texture, l’accroche de la lumière, jouer de la distance ou de la proximité, apprécier l’effet de l’échelle et l’attraction du détail, s’y baigner, passer du temps. Mais il est vrai qu’il est impossible d’échapper aux diverses reproductions qui m’apparaissent souvent trop illustratives et ennuyeuses.

SE : Comment pouvez-vous décrire l’effet que ces œuvres ont produit sur vous ?
AVJ : Au musée de l’Orangerie et au Chichu Art Museum, les conditions de visibilité des œuvres étaient parfaites, la lumière naturelle et l’espace pensés pour elles, pour leur offrir une visibilité dans un lieu et une temporalité idéaux. Isolées dans l’espace qui leur est dédié, le visiteur peut jouir de la peinture avec une liberté débarrassée du tumulte environnant. Dans ces conditions, l’expérience de la peinture mène à un sentiment de vertige.

SE : Êtes-vous venue souvent les voir ?
AVJ : Je les ai vus à plusieurs reprises mais à chaque fois j’ai l’impression de vivre cet événement comme une première fois.

SE : Cette rencontre a-t-elle eu des conséquences directes sur votre pratique ?
AVJ : Je ne pense pas que les Nymphéas aient eu une influence directe sur ma pratique mais ils ont initié des questions qui ont imprégné de façon diffuse mes expérimentations. D’autre œuvres de Monet ont eu également une influence, comme par exemple les peintures de la cathédrale de Rouen que je relie lointainement à la série des Magic Mirrors.

SE : Dans les Nymphéas, percevez-vous en premier lieu l’espace, la couleur, les formes... ?
AVJ : Il y a effectivement plusieurs temporalités : tout d’abord l’espace qui agit comme un étourdissement coloré et invite l’observateur à s’y abandonner et puis, dans un mouvement rapproché du corps et du regard, la peinture presque sans forme apparaît par surgissement.

SE : Où se trouvent les points de rencontre entre votre propre travail et les Nymphéas ?
AVJ : Je pense par exemple à des qualités comme l’espace immersif, les champs colorés, le mouvement de la lumière, le déplacement physique, mais aussi d’autres événements comme la perte de repères, l’absence de limites précises et de perspective.

SE : Ce cycle de peintures a-t-il influencé votre conception de l’accrochage et de l’installation ?
AVJ : Par une heureuse coïncidence, en réalisant un test in situ dans l’espace qui m’est proposé au musée de l’Orangerie, cela m’a semblé une évidence de proposer Hot Pink Turquoise, une composition abstraite, sans limites précises, aux couleurs intenses et immatérielles. Des champs colorés éclatants qui se fondent entre eux et dans l’espace. Cette proposition me semble entrer en réverbération avec mon expérience des Nymphéas.

SE : Les trouvez-vous toujours actuels ?
AVJ : C’est une œuvre pionnière, qui propose une expérience visuelle et perceptive, questionne des notions d’espace, de perte de repères, de mouvement, de lumière, de fluidité, des sujets qui interrogent certaines pratiques artistiques dont la mienne.

SE : Si vous deviez résumer par un seul mot l’effet produit sur vous par les Nymphéas, lequel serait-ce ?
AVJ : Vertige.

SE : Qu’en diriez-vous à quelqu’un qui ne les a jamais vus ?
AVJ : L’expérience des Nymphéas est relationnelle et merveilleuse. C’est un événement. On est saisi par sa beauté inouïe, un étourdissement, et la sensation immédiate de sa modernité.

SE : Comment les situez-vous dans l’œuvre de Monet ?
AVJ : J’admire la série très conceptuelle, vibrante et lumineuse des Cathédrales ainsi que les œuvres du voyage à Londres, mais les Nymphéas m’interpellent sur le rapport de Monet avec une nature qu’il a organisée et contrôlée pour ensuite l’interroger et se fondre avec elle dans une sorte d’intensification vitale et absolue.

Née à Folkestone au Royaume-Uni en 1956, Ann Veronica Janssens vit et travaille en Belgique, à Bruxelles. Depuis la fin des années 1970, elle développe un travail expérimental mettant l’accent sur les installations in situ et l’utilisation de matériaux très simples ou immatériels, tels que la lumière, le son ou le brouillard artificiel. Le visiteur est confronté à la perception de « l’insaisissable » et à une expérience fugace lors desquelles il franchit le seuil de la vision claire, éprouvant alors la perte de contrôle, l’instabilité, la fragilité, tant visuelle que physique, temporelle ou psychologique.
Son travail a fait l’objet de nombreuses expositions personnelles, en particulier récemment au De Pont Museum à Tilburg aux Pays-Bas, à Kiasma à Helsinki en Finlande et au Baltimore Museum of Art aux États-Unis en 2018, à l’Institut d’Art contemporain de Villeurbanne en 2017 avec le projet "Mars", au Nasher Sculpture Center à Dallas au Texas en 2016.
Elle avait déjà participé, en 2003 au musée d’Orsay, à l’exposition "Aux origines de l’abstraction. 1800-1914" avec la proposition Rouge 106 - Bleu 132.
Depuis 1985, elle participe à d’importantes expositions collectives et elle a représenté la Belgique, avec Michel François, en 1999 à la 45e Biennale de Venise. Elle collabore régulièrement avec des chorégraphes comme Pierre Droulers et Anne Teresa De Keersmaeker. Depuis 2009, elle a également initié avec Nathalie Ergino le "Laboratoire Espace Cerveau" de l’Institut d’Art contemporain de Villeurbanne, un projet interdisciplinaire qui rassemble les réflexions et les expériences d’artistes et de scientifiques. Ann Veronica Janssens a été choisie pour la commande publique de la plaine de Plainpalais à Genève en Suisse dans le cadre du projet d’art public "Neons Parallax" pour lequel elle a réalisé l’installation "l’odrre n’a pas d’ipmrotncae" en 2012. Pour la chapelle Saint-Vincent de Grignan, en 2012, elle a créé un jeu de lumière et de couleurs.
En septembre 2017, elle installait, à la demande de la ville de Gand, au Korenmarkt, une poutre en acier de 19 mètres de haut qui marque le passage du temps par la projection de son ombre sur le sol et par le rayon lumineux que produit le reflet du ciel sur sa face polie.