Danse dans les Nymphéas : Dominique Brun et Sylvain Prunenec

Les Perles ne font pas le collier, duo

Pour cette pièce interprétée par Dominique Brun et Sylvain Prunenec, les deux danseurs-chorégraphes nourrissent leur travail des questions relatives à la mémoire et à son interprétation, et offrent  quelques fragments précieux et emblématiques : les perles de leurs parcours respectifs qui sont autant de moments fondateurs de la modernité en danse : Trisha Brown, Dominique Bagouet, Odile Duboc, Deborah Hay, Vaslav Nijinski, Stéphane Mallarmé, Mary Wigman... Avec ces pièces "selon et d’après...", Dominique Brun émancipe les œuvres historiques de leur devenir "classique" pour les inscrire dans la fabrique de l’histoire d’une danse contemporaine, à l’aide d’une véritable encyclopédie de gestes, traversant le XXe siècle.

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Dominique Brun & Sylvain Prunenec, photo © Mélanie Pottier

Dominique Brun et Sylvain Prunenec sont danseurs et chorégraphes. Les questions relatives à la mémoire et à son interprétation fondent et nourrissent leur travail de recherche, même si elles revêtent différentes formes pour l’une et pour l’autre.
À la suite de l’expérience du Quatuor Albrecht Knust (1994 à 2003) dont les projets consistaient à recréer des œuvres du répertoire historique de la danse contemporaine à partir de partitions notées en système Laban, Dominique Brun engage un travail au long cours sur les danses de Vaslav Nijinski. Elle revendique de porter un regard résolument contemporain sur ces œuvres du début du XXe siècle et souhaite leur redonner une visibilité au terme d’un travail d’interprétation. Il s’agit dès lors de les réinventer et d’en extraire des matières pour la création contemporaine. Sylvain Prunenec, lui, s’interroge sur les multiples états de conscience qui traversent l’interprète lorsqu’il danse, leur visibilité, et la capacité du danseur à les susciter ou simplement à les laisser se manifester. Dans son propre travail chorégraphique ou dans ses collaborations avec d’autres chorégraphes, il se plaît à explorer les rapports qui nouent l’interprète, l’écriture et le spectateur.
Qu’il s’agisse de l’interprétation d’une danse ou de la relecture d’une œuvre historique, un processus d’actualisation se donne à voir dont la puissance se trouve mise en acte sur le plateau. Cette puissance, lorsque l’on danse, est en partie liée à celle du corps en prise avec la mémoire. Or, la mémoire, bien qu’elle soit souvent parcellaire ou incomplète, voire contradictoire, permet pourtant de recombiner les multiples éclats qui la composent au terme d’un travail de sensation et d’imagination. La mémoire est aussi le fonds avec lequel on travaille lorsqu’on se confronte aux diverses documents d’archives – partitions, annotations, films, articles de presse – pour recomposer une danse et en faire surgir à nouveau un événement vivant. Là encore, même lorsque les documents semblent nous restituer la mémoire des danses, ils délivrent des informations qui restent souvent fragmentaires, tronquées, voire "blanches". Dès lors, il s’agit de croiser ces documents entre eux, et, au terme d’un travail de confrontation et d’analyse, d’y puiser les ferments d’une possible réinvention de l’œuvre. Ainsi, loin d’être figée, nostalgique ou même muséale, la mémoire, qu’elle soit personnelle ou documentaire, convoque le dessaisissement et la déprise mais suscite  aussi la multiplicité et la richesse d’actualisations toujours renouvelées.
"Tu parles de perles. Mais les perles ne font pas le collier ; c’est le fil." écrit Gustave Flaubert à Louise Colet, dans leur fameuse correspondance. (1). Pour Dominique Brun et Sylvain Prunenec, la mémoire est bien le fil conducteur qui relie les différentes  danses de ce programme.
Et, au travers de ces danses – de La danse de la sorcière à celle du Faune, du solo des Petites pièces de Berlin à celui de l'"Élue" du Sacre du printemps… – et de récits parlés-dansés – de l’églogue de Stéphane Mallarmé jusqu’aux mots des danseurs – Dominique Brun et Sylvain Prunenec nous offrent en partage quelques fragments précieux et emblématiques : les perles de leurs parcours respectifs qui sont autant de moments fondateurs de la modernité en danse.

Chorégraphe, danseuse, pédagogue et notatrice, Dominique Brun est engagée dans une recherche au long cours , au croisement de l’histoire de la danse et de la création chorégraphique contemporaine. Elle s’attache à la redécouverte de notre patrimoine chorégraphique, en suscitant la mise en relation entre les archives disponibles avec les interprètes d’aujourd’hui. Elle favorise l’utilisation de la kinétographie Laban (système de notation pour la danse), mais aussi de nombreuses sources et archives (photographies et films d’époque, textes littéraires, croquis, notes, etc.) qui permettent d’appréhender et de redonner vie à des écritures passées, souvent oubliées. Elle porte un regard résolument contemporain sur ces œuvres du passé et leur redonne une visibilité au terme d’un travail d’interprétation, ne cherchant pas à « reconstruire » (vaine tentation d’origine) mais plutôt à "réinventer".
Elle reconstitue pour le film Coco Chanel & Stravinsky de Jan Kounen (2010) des extraits de la danse du Sacre du Printemps de Nijinski (1913), à partir d’archives de l’époque, puis chorégraphie successivement une création Sacre # 197 (2012), une reconstitution historique Sacre # 2 (2014) qu’elle réunit dans un diptyque qui rassemble 30 danseurs contemporains. Jeux, 3 études pour 7 petits paysages aveugles, conclut en 2017 ce cycle de créations consacré à l’œuvre de Vaslav Nijinski.
Elle prépare pour 2019 Pierre Loup, une fable chorégraphique jeune et tout public d’après la pièce de Prokofiev, et pour 2020 un programme de recréations autour de l’oeuvre de Bronislava Nijinska : Un Bolero et Les Noces.
Les pièces de Dominique Brun sont produites par  l’association du 48.  La chorégraphe est en résidence aux 2 Scènes, Scène Nationale de Besançon, et artiste associée au Théâtre du Beauvaisis, Scène Nationale de l’Oise.

Sources
(1) Gustave Flaubert – Lettre à Louise Colet, 31 janvier 1852
Présentation du spectacle par la chorégraphe (site association 48)
Poétiques et politiques des répertoires, Les danses d’après, Isabelle Launay, Ed. Centre National de la Danse, Pantin, 2017